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LES PETITES MAINS

Un hiver de 1940 à Lannoy, une charmante petite ville du Nord de la France située entre Roubaix et Lys lez Lannoy. On dit que c’ est la plus petite ville de France, si bien qu’elle paraît être en miniature où toutes les boutiques et les maisons semblent être fabriquées en carton pâte comme dans un conte de fées.
Ce lieu proche de la Belgique a eu la visite de l’épouse d’une des grandes figures de l’histoire du vingtième siècle en la personne de madame Roosvelt femme de Franklin Roosevelt, président des USA. En période d’hiver, le froid était très rigoureux dans cette région où la neige pouvant parfois atteindre une hauteur d’un mètre, faisait le bonheur des enfants.
C’est là que se déroule notre histoire, à la rue Katerina où se trouvait une fabrique de tissus et aussi de gants et de chaussettes qu’on confectionnait pour l’armée allemande. Geneviève et Vincent, enfants du quartier du Pile à Roubaix devaient se lever très tôt pour aller travailler chez monsieur Pierre Catrice, propriétaire de ce hangar aménagé en usine textile. Il fallait prendre le tramway qui fonctionnait à l’aide d’une perche électrique qu’on appelait Trolley.
Arrivés en retard de cinq minutes devant la porte fermée de la fabrique, nos deux amis tentèrent de rentrer dans la pièce aux machines par la porte de derrière. Ils firent la rencontre du contremaître nommé monsieur Wagner qui leur demandait avec sa grosse voix : « Vous êtes en retard, cela sera retiré de votre salaire et la prochaine fois ce sera la porte ! ».
Vincent et Geneviève répondirent : « Mais nous sommes arrivés en avance, mais, en cours de route, nous avons trouvé l’écureuil de monsieur Catrice transis de froid et nous l’avons attrapé après lui avoir couru après ! ». « Tenez, le voici ! » dirent les enfants avec crainte.
« Eloignez de moi cette sale bête ! » cria monsieur Wagner « et suivez-moi chez le patron ! ». Monsieur Catrice avait l’habitude de mettre cet écureuil sur son épaule lorsqu’il travaillait dans son bureau, si bien qu’il avait l’air d’un pirate lorsqu’il fumait sa vieille pipe en bois.
Monsieur Wagner franchit la porte vitrée du bureau et dit en criant : « Voyez, monsieur Catrice, ces deux garnements vous ont apporté votre écureuil ! ». « Saisissez-le ! » dit monsieur Catrice et « apportez-le-moi ! ». « Mais je n’ai jamais tenu d’écureuil dans mes mains ! » supplia monsieur Wagner. « Obéissez, sinon c’est la porte ! » insista monsieur Catrice. Alors monsieur Wagner s’avança vers les enfants, pris de ses grosses paluches malhabiles ce petit écureuil caché dans le panier du goûter …et se fait mordre et griffer par l’animal. Finalement il le saisit toutes pattes dehors et le posa brusquement sur l’épaule de monsieur Catrice ce qui fit un gros trou sur son beau pull-over. L’écureuil prit la fuite et bondit dans tous les sens de la pièce « pour » casser un vase, une lampe et faire des trous aux rideaux. La situation devenait difficile, si bien que monsieur Catrice fut fâché après tout le monde. IL menaça de faire payer les dégâts à cause de la maladresse de monsieur Wagner et voulut savoir comment l’écureuil s’était retrouvé dans les mains de ces enfants là ? !
Geneviève demanda tout haut la permission de parler et on l’écouta : « Allons voir Marthe et Eliane les racoutreuses, je suis sûre qu’elles pourront faire quelque chose pour le pull et les rideaux ! »
Tous les quatre se dirigèrent donc vers l’atelier en passant d’abord par la frangeuse, grosse machine qui faisait des nœuds en coton tenu par Margueritte qui fit un joli sourire suivit d’un regard d’étonnement de les voir traverser l’usine à grands pas. Zelia, la rattacheuse, se posait la même question sur ce remue-ménage si matinal tandis que Lucie, debout sur sa machine rectiligne alignée de bobines de couleurs grises et blanches oublia pendant un instant les fils qui tissèrent n’importe comment.
Nos deux racoutreuses, assises au fond de la salle avec d’autres apprentis cessèrent leurs tâches en voyant arriver tout ce beau monde vers elles et se demandèrent si elles furent coupables d’un problème quelconque...

Refrain :

Des petites mains se promènent
Pour le travail à la chaîne
Ne sont jamais en peine
De tisser des voiles par centaines

Les enfants des courettes
Il y a belle lurette
Ont vétu nos pères et les maîtres
En fredonnant des chansonnettes


Vincent et Geneviève s’approchèrent les premiers le pull et le rideau à la main et dirent à l’unisson : « est-ce qu’on peut réparer ? » « Mais nous sommes débordées par le travail ! » répondirent Marthe et Eliane les racoutreuses et demandèrent une augmentation de leur salaire, ce qui ne plut pas du tout à monsieur Catrice. Pris au piège, le propriétaire habituellement intransigeant, accepta avec dépit de payer les heures supplémentaires faisant la joie de tous dans l’établissement, lorsque tout à coup, un grand bruit se fit entendre près de la porte d’entrée. Des hommes armés et casqués firent irruption dans l’usine et marchèrent au milieu des machines. Derrière ces soldats aux visages impassibles, leur chef, coiffé d’une visière, ganté de noir, une cravache à la main, se dirigea lentement vers nos amis affichant un étrange sourire. Monsieur Catrice passa de la colère débordante à la crainte profonde en s’avançant prudemment de quelques centimètres vers cet officier de la Kommandantur et hocha la tête en signe de salut et de résignation devant l’autorité même si elle était étrangère.
« Bonjour monsieur Catrice ! » dit tout haut l’ officier, « nous avons besoin de 2000 paires de gants autant de paires de chaussettes pour la semaine prochaine, est ce que c’est possible Her Catrice ? ! »
« Mais mon adjudant ce que vous me demandez là est impossible, nous avons déjà une commande importante de voiles à franges et de panneaux à gallons que nous devons envoyer à l’usine d’impression de Fourmies ! » « Ceci n’est pas mon problème ! » hurla l’officier allemand « il nous faut ces gants et ces chaussettes pour la semaine prochaine sinon je ferme l’usine ! vous affez bien compris ! ? » « oui oui mon général ! » répondit monsieur Catrice le regard apeuré.
Lorsque les envahisseurs quittèrent l’usine, les ouvriers se réunirent autour de monsieur Catrice complètement abattu par la nouvelle.
« Laissez tomber les rideaux et le pull, arrêtez la production de voiles et les panneaux à gallons, j’irai tout à l’heure à Fourmies annoncer le retard, j’espère qu’ils comprendront ! ».
Tout à coup, une petite voix douce s’éleva au milieu du désespoir, celle de la petite Geneviève qui dit presque en chantant : « ne vous inquiétez pas monsieur Catrice, nous sommes tous avec vous ! ».
« Oui ! oui ! » dirent en chœurs toutes les personnes de l’usine « nous allons fabriquer ces gants et ces chaussettes tout en continuant à faire nos voiles et nos panneaux à Gallons. Nous travaillerons tard tous les soirs s’il le faut et nous raccommoderons aussi votre pull et vos rideaux ! ». Monsieur Catrice, confus, ouvrit de grands yeux mouillés de larmes à travers ses petites lunettes et balbutia des mercis à n’en plus finir « mais comment vous paierais-je ? ! » dit-il presque sans voix. « Vous nous paierez lorsque cela sera possible, une fois que vous aurez fait des bénéfices ! » « Et puis... c’est aussi notre usine ! Comment ferions-nous si l’usine restait définitivement fermée ? Notre gagne pain est en péril, il faut coûte que coûte le sauver ! » répondirent les ouvriers.
« Soit ! » reprit monsieur Catrice revigoré par cette solidarité inattendue « donnez-moi d’abord ce pull que je porterai malgré ce trou et ces rideaux que je poserai dans l’état où ils sont en souvenir de cette journée qui m’a donné une grande leçon d’humanité ! et je ne vous remercierai jamais assez ! ». Marthe et Eliane les racoutreuses, Margueritte la frangeuse, Lucie et Zelia la rattacheuse ne cessèrent de se moucher et d’essuyer leurs yeux inondés de larmes.
« Mettons-nous à présent au travail ! » dit brusquement monsieur Wagner de sa grosse voix comme pour couper court aux sensibleries, « nous avons du pain sur la planche ! ».
Finalement, le ronronnement des machines reprit son rythme monotone, les voilent s’étalèrent de nouveaux sur les tables à repasser, monsieur Catrice se dirigea tranquillement vers son bureau en posant avec délicatesse sur son épaule, le petit écureuil qui retrouva calme et confiance.

Ont participé à ce conte musical, les mercredis de novembre 2004 à mars 2005 :
- La résidence Dampierre (les soixante quinze à quatre vingt dix ans)
- Le Centre Social Maison des Deux Quartiers (les dix ans)
- L’association Chantonsurcom. (l’opérateur).